18607779_w434_h289_q80Entre Persepolis de Satrapi, Le Destin de Chahine, et cet Immeuble Yacoubian de Hamed, tout laisse à penser que le cinéma arabe, et donc la société arabe, tendent méchament à s'émanciper et à évoquer enfin les vrais tabous qui ont si longtemps pesé sur leur vie. Ce film est courageux et très surprenant dans sa façon d'aborder sans complexe des faits de société peu traités dans le cinéma égyptien : l'homosexualité, l'émancipation des femmes, la corruption politique, le sexe, les rapports avec l'Occident, l'intégrisme religieux. En filmant la vie d'une dizaine d'habitants d'un immeuble du Caire, Hamed parvient non seulement à livrer une belle fresque mélodramatique pleine de sentiments, mais aussi un portrait particulièrement moderne d'un pays qui s'émancipe et ne se laisse plus faire.

Ce n'est pourtant pas dans la mise en scène que L'Immeuble Yacoubian est le plus convaincant : lourde et18649266_w434_h289_q80 maladroite, elle semble viser un seul et unique but : l'efficacité à tout prix, quitte à se faire un peu putassière quand il s'agit de tirer les larmes. N'est pas Inarritu qui veut. Même si la constante valse entre les différents personnages fonctionne souvent bien, atteignant même une fluidité étonnante, le film est trop bien lêché, sent trop le bon élève pour se donner les moyens de son courage scénaristique. Alors, bien sûr, ça marche. Il y a quelques scènes qui bouleversent sans peine, malgré le poids du mélo : un couple qui hurle sa peine à la mort de leur enfan, une belle femme vieillissante qui chante La Vie en Rose, un couple qui traîne dans les rues du Caire en maudissant le monde. Mais à côté de ces quelques moments bien tenus, beaucoup d'autres passent à côté dans leur volonté trop appuyée de déclencher l'émotion. Hamed ne fait pas assez confiance à son public pour se faire ses propres émotions, et tient absolument à nous les imposer. Du coup, la grande mobilité de sa caméra, qui semble toujours en mouvement, finit par lasser par sa fausse ampleur.

18649267_w434_h289_q80Par contre, côté acteurs, c'est du très très grand. Il paraît que ce sont les plus grandes stars égyptiennes, et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elles méritent leur statut. On rentre sans peine dans le caractère de chaque personnage grâce au jeu intérieur et intelligent de chacun des comédiens, qui sait trouver sa place au sein de cette galerie très chargée. La distribution est parfaitement homogène, les vieux de la vieille laissant toute leur place aux p'tits jeunes, ceux-ci s'affaçant respectueusement devant leurs aînés. Du coup, chaque habitant de l'immeuble est bien écrit, fouillé jusque dans les détails ; le caractère symbolique de chacun (le prolo qui atteint les hautes sphères politiques, le vieux beau se payant un dernier amour, le jeune frustré qui s'intégrise, la jolie femme débrouillarde et forte, la crapule...) ne fait pas disparaître la vérité psychologique, et on s'attache à tous sans problème.

Hamed parvient grâce à cette force d'écriture à nous tenir pendant presque 3 heures, sans rien lâcher de18649264_w434_h289_q80 son histoire, en allant jusqu'au bout de ses convictions morales. Le côté fresque à gros budget, que vient alourdir encore la mise en scène, se fait oublier devant la sensibilité de son regard, humaniste et sincère. Très "beau" film, dans le sens générique du terme.