Courts-Métrages & Documentaires de Martin Scorsese - 1963-1978
What’s a Nice Girl like you doing in a place like This ? (1963) est un bidule bizarroïde comme on savait si bien les faire quand on avait 20 ans à cette époque : un écrivain en panne d’inspiration est obsédé par un tableau qu’il a affiché dans son appartement, jusqu’à se retrouver happé à l’intérieur de celui-ci (curieux comme c’est le même sujet que dans le sketch de Kurosawa dans Dreams avec Scorsese). Bon. Je ne sais pas s’il y a beaucoup plus de choses à saisir que ça, mais en tout cas le film est assez marrant, notamment dans tous les clins d’œil fullero-cassaveto-coctaliens (pointu) qui émaillent le film. Martin y fait déjà montre d’une grande inspiration dans le montage, avec cette succession de photos et de film, et ce ton distancé en opposition avec une musique décalée. C’est drôle, arty à mort, à la limite du film fantastique, tout en en désamorçant les codes par une ironie « dépressive » du meilleur effet.
It’s not Just You, Murray (1964) est un petit chef-d’œuvre, qui porte en germe Goodfellas, voire des
élèments de Casino ou de The Departed. Scorsese y dresse le portrait d’un petit mafieux ringard, qui étale ses voitures, ses chaussures en croco et sa blonde épouse comme des trésors. Petits trafics, coups foireux, business douteux, tout cela est raconté avec un humour cynique hilarant, le film regorgeant de trouvailles : la mère qui amène des spaghettis à son fils en prison, une scène de procès incompréhensible, une course poursuite entre flics et voyous qui rappelle les grands burlesques… Martin s’amuse beaucoup avec les règles du cinéma, osant des regards caméra improbables, des jeux avec le son, allant jusqu’à organiser sa mise en scène par rapport aux injonctions de ses personnages (dont le pouvoir de mytho s’étend jusqu’au film en train de se faire). C’est poilant bien que déjà inquiétant, parfaitement rythmé et tenu. Malgré le peu de moyens évident, ce film peut sans rougir être rangé aux côtés des grands « essais mafieux » du gars.
The big Shave (1967) est un film en colère qui a la politesse de rester ironique. Là, on est dans la simplicité totale : un gars se rase dans sa salle de bain, se coupe, et finit par s’arracher complètement la gueule et s’égorger, le tout sur une musique légère. Il paraît que c’est une charge contre la guerre au Viet-Nâm, moi je veux bien, mais la critique politique me semble plus venir de l’esthétique du film : on reconnaît dans cette fausse légèreté les codes de la publicité (décor lisse, profusion des détails, des gestes, des marques), que Scorsese saccage en noyant toute cette blancheur ripolinée sous des flots de sang. Le rêve américain, hygiénique et propre, en prend pour son grade. Un film d’anarchiste dépressif qui fonctionne parfaitement, d’autant qu’on y sent déjà l’attirance-répulsion du gars pour la pure violence.
Italianamerican (1974) est également une charmante petite chose, intéressante dans le sens où c'est le
premier essai scorsesien sur une Histoire de l'Amérique, qu'il prolongera avec ses documentaires sur le cinéma, sur Dylan ou sur le blues. Marty y filme papa et maman qui évoquent leurs souvenirs familiaux sur la vie ordinaire des immigrés italiens dans l'Amérique du début du siècle. Plus que les anecdotes, croustillantes il est vrai et merveilleusement évoquées par la gouaille taquine de la Scorsese Family, c'est plutôt le rapport entre les deux protagonistes qui touche : une vraie tendresse se détache de ce couple, captée tout simplement par le fils, effacé bien qu'important (on sent que les parents font un peu les acteurs pour leur fiston cinéaste reconnu). Le filmage, faussement amateur (brusques zooms, cadrages approximatifs, improvisation constante) épouse parfaitement ce témoignage mélancolique et rend hommage à ces deux caractères impayables. Touchant.
Chef-d'oeuvre enfin que ce American Boy : a Profile of Steven Prince (1978), qui adopte le même principe que le précédent (témoignage filmé frontalement), mais qui est beaucoup plus symptomatique du cinéma malade et pessimiste de Scorsese. Prince, acteur de la génération de Martin, y raconte sa vie quelque peu mouvementée (drogues, rock'n roll et armes à feu, en gros) avec une franchise et une audace étonnates. Le moins qu'on puisse dire est qu'il est un raconteur-né, sachant amener des chutes splendides après de longs suspenses détaillés. Nombre de ces anecdotes sont poilantes ; mais beaucoup aussi commencent dans la rigolade et tombent brusquement dans une violence complète. L'ironie terrible de la filmographie totale de Scorsese semble bien trouver ici un condensé. C'est tout le génie de ce film que de nous emmener sur la piste de la légèreté (la fausse et ambiguë bagarre du début) pour mieux nous assassiner par de brusques apparitions de la violence. Du coup, la caméra se fait beaucoup plus attentive, cesse de papilloner comme dans Italianamerican pour se focaliser sur ce récit implacable, rejoué en direct par un homme inquiétant comme le De Niro de Taxi Driver. Et quand Prince sort un vrai flingue pour rejouer une scène de fusillade de sa jeunesse, on se demande vraiment si le coup ne va pas partir réellement. Enfin, je vous dis ça pour que vous puissiez crâner en soirée, Prince raconte une scène d'overdose qui est, dans les détails près, la scène de l'adrénaline de Pulp Fiction. Ca fait toujours bien de préciser dans un silence : "Tarantino a tout piqué à American Boy de Scorsese"...
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