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Comme tous les petits Hitch, Secret Agent recèle quelques pépites, certes un peu perdues au milieu d'un scénario assez relâché et une psychologie de personnages très floue. D'abord, justifiant à lui seul la vision du film, il y a le grand Peter Lorre, magnifique, énorme, en faux Mexicain sanguinaire et libidineux, dont le maquillage, le costume, l'accent hyper-travaillé, la façon de se déplacer et l'inquiétant humour en font un des plus beaux personnages de Bouddha, un équivalent grand-guignolesque de Laughton dans Paradine Case ou de Chapman dans Juno and the Paycock. Rares sont les personnages qui pètent réellement les plombs dans l'oeuvre mathématique d'Hitchcock : Lorre est l'exception qui confirme magistralement la règle.

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Ensuite, il y a les mille idées visuelles habituelles du pépère : concentrées ici dans la première moitié du film, elles sont toujours aussi jolies. Un organiste assassiné qui joue toujours la même note glaciale, une tablette de chocolat qui se transforme en message codé, un homme qui s'emmèle dans un cercueil, un téléscope qui met à distance un crime diabolique, une soirée folklorique où les "you-you" des chanteurs suisses deviennent une obsession lancinante dans la tête de l'héroïne, un petit chien qui "commente" la mort de son maître, quelques gros plans sur des bouches qui murmurent des messages inaudibles... C'est un festival d'idées, qui ne dépassent pas toujours la simple virtuosité, mais qui en donnent pour son argent sans problème. Le sommet du film est atteint avec cette scène de montagne (au passage, les décors de Secret Agent sont magnifiques), où par un habile montage entre scène d'intérieur très intime et tragédie qui se noue dans les hauteurs, Hitch parvient à faire monter l'émotion comme rarement. Il abandonne pour quelques instants le simple savoir-faire pour faire vibrer la corde sensible de son spectateur, le suspense résidant plus dans l'horreur morale du crime que dans son accomplissement. Dommage que par ailleurs, ce meurtre central soit une erreur assez aberrante de scénario : en faisant de son héros un meurtrier de sang-froid, Hitch largue son public et semble oublier tout son discours sur la projection du spectateur sur le personnage. Par la suite, jamais il n'arrivera à nous rattraper : son héros est bien antipathique.

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La deuxième moitié du film est moins passionnante, constituée de trop de scènes inutiles et bavardes, et illustrée par une musique trop en décalage avec l'action. Les personnages sont peu crédibles, changent de sentiment comme de costume, et les dilemmes patiemment mis en place dans un premier temps ne tiennent plus devant le manque de logique psychologique. Deux moments tiennent encore très bien la route : une scène dans une chocolaterie (qui montre encore une fois le talent de Hitch pour utiliser toutes les possibilités de son décor et du contexte de son histoire) ; et la scène finale, constituée de 300 maquettes de petits trains et d'avions qui se font la guerre, dans laquelle Bouddha s'amuse comme un gosse avec ses pétards et ses fusils mitrailleurs.

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