18374089Voilà un film que n'aurait pas renié Haneke : même goût pour l'expérimental, même mystère dans le développement du scénario, même refus d'explication. La première scène est impressionnante : deux jumeaux sont en train de jouer dans une cour. Soudain, l'un d'eux, comme appelé par quelqu'un, se met à courir à travers les rues, suivi par son frère. Un coin de rue, il tourne, la caméra et le frère suivent. Ruelle vide : il a disparu. On se dit qu'on est dans un film fantastique basé sur l'inexpliquable, un film d'horreur sans effet, dans un film de Haneke donc.

Ensuite, ça se gâte un peu. Pour tout dire, c'est assez obscur. Le gamin réapparaît 10 ans plus tard, mort. Entre temps, sa mère est tombé enceinte, son frère s'est enfermé dans la peinture et le silence, son père arrose son jardin et organise des fêtes. Il y a aussi une jeune fille amoureuse du frère. Il y a une autre scène très très bien, la scène du défilé de danse, 15 mn non stop, fièvreuses, inspirées, tendues, joyeuses, parfaitement gérées dans la montée du rythme et de l'émotion. Et puis un dernier plan assez beau, une envolée de caméra au-dessus de la ville.

Bref, je n'ai pas tout compris à Shara. Bon, ça, c'est pas bien grave, j'ai rien compris non plus à Eraserhead et j'adore quand même. Ce qui l'est plus, grave, c'est que Kawase a trop regardé les films de Cassavetes ou de Von Trier, et qu'elle est persuadée qu'agiter sa caméra dans tous les sens, faire de faux raccords, du hors-cadre "involontaire", du flou, que toutes ces simagrées, ça fait sens automatiquement. Non, miss Kawase : on est d'accord que tous ces "trucs" de mise en scène, c'est impressionnant, ça fait son petit effet... mais ça ne veut rien dire si ce n'est pas justifié par le film lui-même.

Alors voilà, on obtient un film étrange, insaisissable, un peu crâneur, un peu débutant (comme un film de fin d'études, je dirais), mais parfois attachant et intrigant. Pourquoi pas ?   (Gols - 11/03/06)


shara1Pas vraiment d'accord avec l'ami Gols qui traite un peu ce film par dessus la jambe: le rapprochement avec Haneke (oui ça parle peu mais sinon??? - rien à voir avec la froideur et l'angoisse permanentes de l'univers de l'Allemand, au contraire même) me semble assez contestable, le scénario est on ne peut plus fluide - de toutes façons, il est po bon pour raconter des histoires Gols, na! - (un garçon disparaît mystèrieusement, une ellipse de plusieurs années, et l'on retrouve son frère et ses parents dans leur vie quotidienne), quant à la forme, cette caméra portée à l'épaule et ses longs plans séquences, ils se justifient parfaitement (rien d'un petit malin!) tant le propos du film est justement de nous montrer la fébrilité de ces petits instants de vie, le tressautement continu, le va-et-vient constant entre deux émotions (lsharasoju2a joie et les larmes - le visage du garçon lors de l'accouchement), deux notions (l'ombre et la lumière - la calligraphie du père), deux éléments (le soleil et la pluie - lors de la danse), deux postulats (ce que l'on peut oublier et ce que l'on doit oublier), deux postures  (les mouvements - dans cette course des fréres, dans cette ballade en vélo - et l'inaction - l'attitude et la pensée figée du garçon), deux extrêmes (la disparition du début et la naissance de la fin).

p1La scène de la danse lors de la fête de Basara est en effet la véritable clé de voute de l'ensemble, célébrant à la fois l'énergie individuelle et la communication avec le public, soulignant le rôle de chacun (les mères attentives et spectatrices, la jeune fille qui danse en meneuse de troupe, le garçon en charge du service d'ordre - rôle plutôt paradoxal puisque ce dernier semble se reprocher à jamais son manque de vigilance lors de la disparition de son frère-, le père en organisateur de la cérémonie) et leur réunion, leur communion par le biais d'un simple regard. Une autre scène est également magnifique lorsque tout le monde, affolé par un coup de fil du père lors des premières contractions de sa femme, accoure pour se retrouver dans l'exiguïté d'un couloir d'entrée, pour mieux se rendre compte qu'il s'agit d'une fausse alerte; petit moment de panique qui se termine par un joli sourire complice entre le père et le fils.

Un fils qui ne semble jamais se défaire du souvenir de son frère et qui, à défaut de parvenir à l'évoquer par la parole, parvient à transmettre ses pensées par le biais de sa peinture. Magnifique idée, puisque seul l'arshara1st semble à même de transcrire ce qui est du domaine de l'inconscient et de l'"invisible". Sublime scène également où la jeune fille, assise calmement aux côtés du garçon se lève soudainement pour tenter de le ramener à la vie par un simple baiser; si elle ne semble y parvenir par sa tendresse, sa débauche d'énergie lors de la danse réussira finalement à le tirer de sa léthargie. La caméra de Kawase est constamment à l'affût de tous ces petits instants volés et le maginifique plan de la fin où la caméra semble se retirer sur la pointe des pied avant de prendre son envol est d'une beauté époustouflante.

Film fragile, film sensible, qui avec une grande économie de moyen nous fait toucher du doigt le destin de ces individus plus ou moins englués dans un traumatisme passé (magnifique discussion entre la mèsharare et la jeune fille lorsque celle-là lui annonce qu'elle fut adoptée: si cette nouvelle se passe dans la douceur - comme si la fille avait d'ores et déjà parié plus sur l'avenir que sur le passé - elle tranche avec les troubles du garçon obsédé par l'absence de son frère et ses combats frontaux avec son père). Bref, un magnifique film sur la corde raide et j'espère simplement ne pas avoir à attendre 4 ans pour découvrir le dernier film de Kawase récompensé du Grand Prix à Cannes.   (Shang - 29/05/07)