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Kagemusha semble bien être la pièce que Shakespeare n'a pas eu le temps d'écrire. Fidèle à ses amours, AK nous sort toute la panoplie de Shakespeare : puissance guerrière, multiplicité des personnages, réflexions pointues sur le pouvoir et l'identité, luttes de clans et de classes, tout ça avec un souffle sidérant et une possession de l'espace, de la psychologie, des personnages qui troue.

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Il faut d'abord signaler que la trame de Kagemusha est la meilleure qui soit : richissime dans toutes ses arcanes, alliant l'humour à la tragédie, l'interrogation métaphysique aux rebondissemnts multiples, elle est le rêve de tout cinéaste, l'histoire parfaite. Un voleur condamné à la potence se trouve être le sosie du Seigneur en place. Celui-ci meurt, et pour des raisons tactiques, le pauvre hère se voit astreint à le remplacer sur le trône. Quand il se met à être meilleur que son double pour ce qui est de la tactique militaire, quand son petit-fils putatif se met à l'aimer plus que son vrai grand-père, il commence à devenir gênant pour tout le monde. Ajoutez à cela un fils aux dents longues et aux frustrations non moindres, des chefs ennemis perdus dans les supputations, des maîtresses jolies comme des coeurs qui craquent pour le sieur, et vous obtenez un bijou de trame, aux arcanes infinies, aux styles multiples. Kurosawa explore cette histoire dans toutes ses possibilités. Son film allie sans vergogne les puissantes scènes de bataille aux moments les plus intimes, alterne les plans larges (peut-on encore appeler "larges" des cadres qui épousent tout un pays, tout un champ de bataille ravagé et jonché de cadavres ?) et les focus sur des petits personnages secondaires (la Palme à un tireur d'élite qui bouleverse les données politiques de la guerre avec une ficelle et un caillou).

Grandson

Que dire de ce film, où tout est parfait ? On est renversé par l'ambition de la mise en scène, qui réussit au-delà de tout espoir à donner à voir une tactique de bataille qui se met en place, avec ces groupes d'armées colorées qui traversent l'écran dans un bruit de tempête (je vous jure qu'il y a au moins 500 chevaux). On est scié par ces brusques silences qui précèdent les massacres, où des coups de feu isolés font tomber un par un les soldats, dans une tranquillité morbide. On est attendri par les scènes d'intérieur, où un général joue à la toupie avec son gosse. On vénère ces longs plans fixes (le premier surtout) où la rythmique des dialogues et des gestes est calculée au millimètre pour déclencher le sens ou l'émotion. Musique poignante, costumes magnifiques, sens du détail impressionnant au sein d'un tel chantier, acteurs sublimes qui parviennent à jouer le quotidien le plus banal aussi bien que la tragédie d'une guerre... AK est un démiurge inlassable, qui semble en état de grâce dans ce film, qui envoie une tempête de vent sur des scènes de défaite désolées, qui pense toujours à faire passer un cheval qui caracole au 8ème plan sur un dialogue, qui atteint avec ce film ce que tout metteur en scène désire le plus : l'ubiquité, la maîtrise totale de tout ce qui rentre dans le cadre. C'est immense.

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