Si ça, c'est pas du pointu... Film est la seule incursion de Samuel Beckett dans le cinéma. Le film est en effet entièrement écrit par Beckett, et on sent sa marque dans chacun des plans de ce bidule expérimental improbable.

film_quaterpaneFilm montre Buster Keaton, le vrai, reconnaissable à son éternel chapeau et à sa démarche. Je dis : "montre", mais en fait Schneider suit le personnage dans ses (non-)actions sans jamais nous montrer son visage. Le film est d'ailleurs basé su ce principe : avec un style presque policier, la caméra cherche à dévoiler le personnage, à montrer enfin Keaton de face. Mais lui ne cesse de fuir le regard, que ce soit celui des passants, de ses animaux, ou de la caméra elle-même. On dirait que les déplacements de l'acteur sont conditionnés par les déplacements de la caméra. On reconnaît bien la marque de l'auteur de L'Innommable : n'existe que ce qui est regardé, mais ce qui est regardé est laid et nul. Après avoir annulé toute trace de regard autour de lui, Keaton s'endort, et la caméra en profite pour élégament faire le tour de son corps et le filmer enfin pleine face. Et là, boum, on fait du Beckett : le gars ouvre les yeux (en fait, il n'en a qu'un, il est borgne) et prend une mine ahurie. En face de lui, il y a son double qui le regarde froidement. Dernière image : un oeil qui s'ouvre en gros plan, hommage à Bunuel, emballé c'est pesé.

Cet OVNI étrange, muet et sans musique, est en fait curieusement simple. Linéaire, assez drôle (quelques gags discrets, quelquesfilm postures typiques, sont là pour rappeler le grand acteur burlesque que fut Keaton), il touche par ses allusions amoureuses au cinéma (entre Eisenstein et le surréalisme) et par sa simplicité. Beckett ne crâne pas, il montre humblement en images ce qu'il se tue à nous écrire dans ses bouquins : l'identité n'existe que par rapport aux autres. Qu'il filme un mur brut ou un petit chien, un doigt qui prend le pouls ou une petite vieille, Schneider se met au diapason du maître, en déploie l'univers avec beaucoup de grâce et une grande maîtrise formelle. Bien loin des poses des surréalistes médiocres, Film est un bidule impossible mais attachant.   (Gols - 12/12/06)


"Exister c'est être perçu" est la phrase du philosophe Berkeley que Beckett place en exergue du scénario de Film, tout ayant le soin d'ajouter qu'il s'agit d'"une proposition naïvement retenue pour ses seules possibilités formelles et dramatiques": bref, on est plus dans le domaine de l'expérimentation cinématographique que dans la recherche narrative à tout crin, nous voilà prévenus.

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Sans vouloir paraphraser les analyses pertinentes de Noudelmann sur le film dans la collection Mk2 - sur l'omniprésence des regards et l'éradication de la perception ou sur les thèmes de l'épuisement, de l'effondrement et de l'amoindrissement (chez Beckett tout est "en train de se finir" sans jamais atteindre totalement au néant) - ni reprendre ce qu'en disait mon vieux Bibice, je n'ai pu m'empêcher de penser à de nombreux thèmes qui se retrouvent déjà évoqués dans sa nouvelle "L'expulsé": il y a tout d'abord ce besoin de fuite; cette constante également de la maladresse notamment dans la chute de la personne agée (livre et film) ou dans les différents actes des héros; cette recherche inhérente du lieu clos (du ventre de la mère au tombeau, avec cette magnifique idée - dans le film - du rocking chair, à la fois berceuse et lieu dans lequel on s'endort, on (se) repose); ce condensé de vie - 1 journée dans la nouvelle, 6 photos dans le film (de la naissance à l'état actuel en passant par le mariage et l'éducation - la photo de l'homme face au chien qui se dresse me fait plus penser pour ma part aux longues années d'études lénifiante de Beckett faisant écho dans la nouvelle à "ces années impressionnables, celles qui président à la confection du caractère" ), autant de souvenirs qu'il finit par déchirer rageusement et à propos desquels il écrivait dans "L'expulsé": "C'est tuant, les souvenirs. Alors il ne faut pas penser à certaines choses, à celles qui vous tiennent à coeur, ou plutôt il faut y penser, car à ne pas y penser on risque de les retrouver, dans sa mémoire, petit à petit". On finirait presque par en avoir le vertige...

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Un pur objet d'art, que l'on peut prendre plaisir à regarder sous de multiples angles, le mieux étant même peut-être de parvenir à se regarder le regardant - mais bon là, c'est vous qui vous voyez...   (Shang - 21/05/07)