Les amis, voilà un festival Hitchcock, tout simplement, un trésor, un plaisir qui ne se relâche jamais. De laprotectedimage première à la dernière seconde, Saboteur fourmille d'inventions toutes plus taquines les unes que les autres, et il faudrait des heures pour relever toutes les idées contenues là-dedans.

Bon, commençons par les quelques (rares) défauts du film : un couple un peu fade (Robert Cummings et Priscilla Lane), qui ne se rencontre réellement jamais dans le film, et soutenu par des acteurs pas toujours aptes à la projection du spectateur ; une légère déception au niveau des dialogues, surtout qu'on remarque la présence au générique de la grande Dorothy Parker à l'écriture, et que son style n'apparaît pas clairement (à part dans une scène de prise en stop par un routier mal marié) ; une musique mal gérée, bizarrement omniprésente en 003752_19fond, sans caractère. Voilà...

A part ça, c'est la perfection même. Le style Hitch éclate en plein : un style uniquement voué au plaisir de l'aventure et du suspense. La plupart des idées de Saboteur ne servent à rien pour faire avancer l'action (une vente de charité forcée, un séjour dans une ville-fantôme...), voire sont complètement invraisemblables... mais c'est justement ce qui fait la qualité du truc : Bouddha se consacre totalement à nous, et nous en donne beaucoup plus que pour notre argent. Même si certains épisodes sont incompréhensibles (comment Cummings parvient-il sans arrêt à s'échapper des différents lieux où onsaboteur s'obstine à la maintenir prisonnier ? Mystère...), la gestion de l'action est parfaite. De la scène d'ouverture tendue et rapide comme l'éclair (un incendie dans une usine) jusqu'à la poursuite dans un cinéma (où les coups de feu sur l'écran épousent les vrais), de la poilante séquence dans une roulotte de cirque à la subtile rencontre avec un aveugle humaniste, on ne sait plus quelles sont les plus géniales, et on regarde ça comme un gosse, ébloui par la profusion de l'imagination de Bouddha. La fameuse scène finale sur la Statue de la Liberté est un des meilleurs exemples du fameux truc toujours renversant du détail le plus minime placé au sein d'un processus gigantesque : ici, c'est la couture d'une manche en très gros plan qui alterne avec la flamme de la statue en plan immense.

Il y a aussi cette longue séquence, parfaitement hitchcockienne, dans une soirée de bienfaisance, où l'innocent protectedimage1tente d'alerter les gens sur l'imminence du danger, sans que personne ne le croie : un vrai cauchemar de tension et de rage ; il y a un appel à l'aide inscrit au rouge à lèvres sur une feuille de papier que personne ne remarque (un montage de fou qui suit le papier le long d'un immeuble où chaque habitant écoute à la radio le récit d'un sabotage en train de se préparer), et on voudrait hurler de colère face à l'injustice de la chose ; il y a le doigt du terroriste qui s'approche dangereusement et lentement du détonateur de la bombe... bref, Hitch est un grand sadique, et qu'est-ce que ça fait plaisir !

C'est vrai que le fond politique de la chose est un peu léger (le discours humaniste du pâle Cummings face au nihilisme élégant de ses ennemis ne fait pas le poids), et qu'on sent que Hitch veut plus livrer un spectacle qu'une réflexion politique. Mais quand le spectacle, justement, est d'un tel niveau, on ne peut que s'incliner servilement. Un chef-d'oeuvre, que voulez-vous, encore une fois. (Gols 20/05/07)


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Oui, c'est vrai que malgré certaines ellipses qui laissent des trous béants dans le scénario (la fuite de Priscilla de la ville fantôme... la fuite de Robert de son cagibi inondé), on prend un plaisir fou à cet enchaînement d'aventures qui multiplient les surprises au niveau des personnages (un aveugle clairvoyant, un routier décidément très sympa, une troupe de cirque composée de freaks ultra ouverts (à l'exception d'un nain fourbe (sosie miniaturisé d'Hitler ?)) et l'étirement au maximum (la scène de la manche qui craque étant le must) du suspense. Hitch aime à associer le point culminant de son histoire, sa résolution, avec les hauteurs et on est servi en l'espèce avec ce final dans une reconstitution de la statue de la Liberté plus vraie que nature. L'ami Gols trouve le fond politique un peu mou, sans doute parce que Hitch insiste plus sur la notion de liberté, de libre-arbitre que sur la notion "d'obéissance civile" ; son faux coupable est accusé de toutes parts mais trouve toujours des personnes qui se fient plus à leur instinct qu’aux on-dit et qui décident librement de leurs actes pour venir aider ce héros (alors qu'ils n'ont aucune preuve de sa non culpabilité) ; pour Hitch on dirait que la politique, la démocratie, c'est justement vivre dans un pays libre et donc avoir la possibilité pour chacun de décider en son âme et conscience d'aider un être humain - quels que soient les soupçons qui pèsent sur lui (sans vouloir pousser le bouchon trop loin, cela fait froid dans le dos d'écouter le discours justificatifs des "méchants" : pas sûr qu'un Trump ou qu'un Macron ne s'associerait pas dans une certaine mesure à leur discours ultra capitaliste (cette certitude à vouloir aller « jusqu'au bout des choses » - make America great again, brrrr). La liberté de chacun est comme posée en étendard et le dénouement dans ce symbole historique americano-français est jouissif (avec au passage un petit rappel des mots qui sont gravés sur cette statue, une parole d'accueil universelle qui, en particulier aujourd'hui, met une plus grosse boule dans la gorge). Un joli plaidoyer mine de rien dans le fond dans une oeuvre-matrice des films d'action : changer d'endroits toutes les dix minutes, parvenir à chaque fois qu'on est repris à s'échapper en trouvant des stratagèmes ingénieux, vaincre les méchants en tentant d'être toujours non pas plus forts mais plus malins qu'eux. Pour conclure, j'avoue avoir un faible pour cette scène un peu improbable de vente de charité (le bijou de l'hôtesse félonne) avec ce pauvre Robert Cummings (un peu falot mais toujours digne), cerné de toute part par ses tortionnaires, mis en joue et faisant face à un public d’inconnus, qui tente malgré tout de rester droit dans ses bottes : il ne panique point, ne s'énerve point ; ses convictions lui permettent de se tenir droit dans des circonstances où tout le monde perdrait pied ; il fait montre d'un flegme absolu face à cette foule qui pourrait le lyncher en un clin d'oeil - un moment un peu suspendu dans cette course-poursuite infernale mais d'une indéniable dignité, d'une vraie force. Allez, on continue notre petite remontée dans la filmo des années 40.   (Shang - 24/06/19)

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