Encore une fois, c'est du grand art. Comme me le disait il y a quelques instants une de nos fidèles lectrices,fils les Dardenne, on trouve difficilement pire pour remonter le moral (et on est à H+4 de la victoire de Joe Dalton aux élections présidentielles). Mais je maintiens que se retrouver face à une vraie prise de position radicale est une façon efficace de faire passer la pilule. Les Dardenne sont de grands artistes engagés, et j'emmerde Sarko.

La grande force de Le Fils, c'est avant tout Olivier Gourmet. Opaque, puissant, retenu, impressionnant, ambigü, sobre, inquiétant, autoritaire, incompréhensible... tous les mots du Larrousse semblent inventés pour lui, et il porte le film sur ses larges épaules avec une force sidérante. C'est une habitude chez les Dardenne Brothers de faire tourner leur caméra autour d'un seul personnage, mais ici, ils trouvent leur interprète parfait, Gourmet étant en totale harmonie avec le p2mystère quasi-mystique du cinéma des gars. Le scénario est d'ailleurs à sa mesure : Le Fils distille les informations au compte-gouttes, et le film reste impénétrable dans sa plus grande partie. Pourquoi Gourmet est-il attiré par ce jeune apprenti ? Comment va-t-il révéler sa vérité ? Que s'est-il passé avec cette femme qui vient lui rendre visite ? Les rebondissements de l'histoire sont balancés de façon extrêmement brutale, sans qu'on s'y attende, sans effet pourtant. Les réalisateurs savent ce que c'est qu'un écriture : la leur est violente, terrassante dans ses déroulements, dans la sécheresse de leur style. Peu de dialogues dans ce film : des phrases courtes, informatives, arides, qui ne disent rien de plus que ce qu'elles ont à dire. Dans leur constante méfiance du symbolisme, les Dardenne s'affirment comme des spectateurs avertis du monde, et comme des artistes contemporains hors-norme.p3

Et puis il y a la mise en scène, extraordinaire. Constitué presque uniquement de plans-séquences, avec une caméra hyper-mobile (jusqu'au vertige) qui cadre constamment les nuques, les dos, comme si elle craignait le contact du fac-à-face, Le Fils radicalise encore le style de Rosetta. C'est une traque inlassable de ce personnage autiste, qu'on ne quitte pas d'une semelle. Quand un autre comédien rentre dans le cadre, c'est presque incidemment, comme si la caméra enregistrait des choses malgré elle. Un "cinéma-vérité" très tenu, et qui fait de la théorie dans l'urgence, dans la précipitation. Car urgent, le film l'est : on est happé par ce rythme de fou furieux, qui déroule ses tensions de façon linéaire et précipitée, jusqu'à la révélation finale (que je ne dévoilerai pas, le film étant plein de suspense). p4Grande idée d'avoir fait de Gourmet un menuisier obsédé par les angles droits et les chiffres (il sait calculer n'importe quelle distance au centimètre près) : sa vie rectiligne et rigide est bouleversée par l'arrivée de ce jeune gars taillé dans un bloc. Tous les détails de scénario et de mise en scène mettent en valeur ce bouleversement, mais toujours de façon subtile et intelligente : la gaine que porte Gourmet, la partie de baby-foot (qu'on appelle visiblement "kicker" en Belgique), la façon d'amener le personnage de l'apprenti par touches de plus en plus nettes, la thématique des "ronds" opposée aux lignes droites,... C'est du cinéma parfaitement tenu, intello sous des dehors de brutalité. Pourquoi les Dardenne n'ont-ils pas eu aussi la Palme pour celui-là ?