scortaEn fait, je crois avoir mis le doigt sur ce qui me déplaît parfois chez Gaudé, et ce qui me fait préférer, parmi ses 4 romans, le premier, Cris : ses personnages et ses situations ont toujours la propension gênante d'être bigger than life, comme dirait Minnelli. Gaudé a souvent du mal à ne pas transformer ses romans en grandes allégories, dans lesquelles les protagonistes sont immédiatement repérés en héros. Et j'ai tendance à préférer les livres qui parlent simplement de la vie, qui présentent des personnages plus loosers en quelque sorte, plus quotidiens. Gaudé fait de la littérature d'évasion, et c'est pas mon genre, quoi.

Le Soleil des Scorta est complètement dans cette veine : un type qui pénètre dans un village perdu sur son âne, et c'est immédiatement un mythe, une allégorie de la vengeance en marche ; le village est immédiatement au bout du monde, le soleil immédiatement une boule de feu insupportable qui rend fou... L'héroïne du roman ouvre un commerce de tabac, et c'est immédiatement le symbole du combat d'une famille sur 30 générations, la boutique cachant des années de privations, de dettes, de combats, de cadavres laissés sur la route... bref, le gars Gaudé a du mal à être simple et à parler de petites choses. Ses situations, et du coup son écriture même, ont du mal à éviter le lyrisme, l'énorme, et on dirait que chaque détail (que ce soit un caillou ou un plat de pâtes) a besoin pour faire sens d'être accompagné de 45 adjectifs  empruntés à l'Odyssée. Le comble est atteint avec ces discours rugueux adressés par les pères à leur progéniture, et qui émaillent le récit. Gaudé, dans ces passages, n'est pas avare en poésie, certes, mais on aurait sûrement préféré que ces paroles évitent ce lyrisme plat (les vents qui soufflent sur les collines et le sang noir qui coule blablabla) pour revenir à une simplicité plus forte. Dans Cris, il avait réussi à rendre son écriture puissante au sein d'une simplicité de trait, de rythme et de caractère qui faisait mouche. Ici, il se laisse entraîner par la beauté de son histoire, et gâche l'aridité d'icelle par une écriture qui se regarde un peu les boucles.

Ceci dit, Le Soleil des Scorta atteint parfois une réelle beauté. D'abord dans sa trame, qui rappelle les grands romans italiens à la Lampedusa, à la Pirandello. Cette histoire de malédiction transmise de génération en génération n'est certes pas d'une grande originalité, mais Gaudé parvient à lui donner une ampleur très belle, dans les rebondissements incessants, dans le côté compact de sa construction, dans ce mouvement bien senti qui mène de la première à la dernière page en un seul souffle. Et puis, quand enfin le gars cesse de s'écouter écrire et "pose" un peu son style, il pond quelques phrases bluffantes de simplicité (genre "Il mourut au matin, avec la mer sous lui"), d'une grande force visuelle. Un type qui se permet de faire de sa première phrase un alexandrin ne peut que remporter mon adhésion (j'adore les alexandrins), et je pardonne en fin de compte tous les exemples de beeeeelle langue françôôôôise de Gaudé pour une seule de ses sentences un peu sincères. Grâce à ça, j'accorde au Soleil des Scorta la deuxième place dans l'ordre des romans du pépère.

PS : et je réclame la peine de mort avec torture préalable pour l'auteur de la couverture du livre dans la collection "J'ai Lu", qui gâche une grande partie de la lecture.