208070561XPour l’ancien ado que je suis (comme beaucoup de monde, me direz-vous), tomber à 36 ans sur un de ces livres d’aventures à l’ancienne est toujours un bonheur. Dans le genre, Le Maître de Ballantrae est une perfection. La trame du roman est jouissive, qui raconte la lutte pleine de haine et de rancune entre deux frères, qui se poursuivent de l’Irlande à l’Inde en passant par le Grand Nord américain. Les caractères, particulièrement bien dessinés psychologiquement, sont puissants et toujours captivants dans leur obsession de vengeance. Stevenson en profite pour parler du caractère inné ou non du vice, pour troubler les pistes entre bons et méchants, et dresse un portrait tout en nuances d’un personnage entraîné contre sa culture à devenir odieux, par fierté, par rancune, par plaisir aussi. Le Maître qui donne le titre au bouquin est fascinant, dandy acerbe, cynique, pur dans sa recherche de la perfection du mal. Face à lui, son frère est très ambigu, un homme qui a choisi la voie du Bien, mais qui sombre peu à peu dans la tentation de la torture. Les derniers chapitres où Stevenson décrit l’acharnement obsessionnel du second contre le premier sont superbes, presque dostoïevskiens.

Si Stevenson n’atteint pas la force d’un Ridder Haggard ou d’un London pour décrire la puissance de la nature face au destin humain, il faut lui reconnaître une énergie de style impressionnante dans tous les épisodes du Grand Nord. Lui s’intéresse plus aux méandres de l’esprit qu’aux rapports cosmiques ou métaphysiques entre créature et Créateur (la vache !). Comme à son habitude, il plonge doucement son histoire dans le fantastique, avec cette apparition surnaturelle des Indiens meurtriers invisibles, avec cet homme qui refuse de mourir, avec ces descriptions de nuits épaisses et froides… On reste bouche bée devant ces inspirations dans les descriptions, devant ce savant dosage entre suspense et apaisement. L’écriture, très classique, est d’une beauté bluffante. Ce sont des phrases sinueuses, raffinées, complexes et pourtant parfaitement fluides ; c’est d’une grande maîtrise formelle, Stevenson connaissant parfaitement les rouages de l’attente, de la tension, livrant ses informations toujours au bon moment. La traduction de Théo Varlet rend parfaitement justice à ce style d’un autre temps en même temps que moderne et fort.

Bien sûr, il faut avoir gardé son âme d’enfant pour apprécier Le Maître de Ballantrae. Il faut aimer les contrebandiers, les tempêtes, les trésors enfouis et les histoires au coin du feu. Mais honnêtement, quand vous lisez : " L’équipage qui remonta le fleuve sous le double commandement du capitaine Harris et du Maître comptait en tout neuf personnes, dont il n’était pas une qui n’eût mérité l’échafaud ", ça vous donne pas envie de lire la suite, à vous ?