cap1On a beau dire, Hitch est quand même le metteur en scène le plus raffiné du monde. La mise en scène de Under Capricorn est peu visible, on n'est pas dans l'esbrouffe à tout crin des grands films-jeux de Bouddha. Et pourtant, elle est d'une élégance incroyable. Tout en mouvements fluides, en plans-séquences longuissimes, en flottements suaves et subtils, la caméra semble en totale harmonie avec le décor, avec la musique, avec le rythme des dialogues... et surtout avec Bergman, au-delà de toute éloge.

Ayant tiré les leçons de Rope, Hitch en garde le meilleur en en laissant tomber le pire. On a donc droit à ces plans très longs, sans coupe, où des personnages se croisent et se recroisent dans une villa filmée toute en profondeur de champs. La mise en scène, ici, ne bouffe pas le jeu des acteurs (comme c'était parfois un peu le cas dans Rope), elle est à son service, et rarement on a vu plus d'inspiration dans lecap3 placement des comédiens dans l'espace. En mêlant dans le même mouvement le brutal Joseph Cotten (tout en épaules et en morgue), le dandy Michael Wilding (à la limite du pédant, le gentleman anglais et tous ses ongles manucurés) et la diaphane Ingrid Bergman (capable d'être laide et belle en une seule seconde), Hitch brasse trois mondes que tout oppose dans une symphonie très homogène qui laisse pantois. L'utilisation du décor et de la couleur est parfaite, notamment dans la séquence de découverte de la propriété, où le personnage passe de fenêtre en fenêtre pour pénétrer l'intimité d'un couple en déperdition. Le tourbillon est étourdissant, et pourtant jamais ça ne tombe dans le m'as-tu-vu, tout reste d'une discrétion émouvante. Les plus beaux plans du film sont ceux qui "ne se voient pas", où on a l'impression de nous déplacer nous-mêmes lentement pour découvrir une expression cap2de visage, un sentiment. Les acteurs comprennent très bien ça, et c'est un pur bonheur de les voir épouser ces mouvements lisses et souples avec la hargne de leur caractère. On touche au sublime avec ce très long gros plan sur le visage de Bergman, où tout le génie bouddhique de la direction d'acteur explose, allié à la mythique fascination pour ses actrices. Là, dans ces quelques secondes, tous les sentiments de la Terre passent sur le visage de la belle, Hitch s'assied et regarde tranquillement. Puis il panote doucement sur un verre qui se remplit de poison, sur une tête coupée, et le vertige métaphysique prend doucement sa place. On comprend que le cinéma de Hitch est beaucoup plus sombre qu'il n'a jamais voulu l'admettre : la proximité de ses plans sexuels avec la mort saute aux yeux. Magnifique.

Même si le scénario de Under Capricorn est un peu moins exaltant que ceux des grands films de Bouddha,cap4 même si le film souffre d'une ou deux longueurs (surtout au début), et d'une musique un poil trop romantique, hurlons en choeur que c'est une nouvelle fois à un pur chef-d'oeuvre que nous assistons. Mais c'est un de ces films secrets, intimes, que Hitchcock crée parfois quand il éprouve le besoin d'un journal intime plus que d'un grand spectacle. Un film à la The Wrong Man, à la I Confess, à la Rich and Strange, si on veut. Un de ces films où la théorie imparable du maître s'efface devant le sentiment pur. Dame, ce truc me rend lyrique et amoureux.  (Gols 02/01/07)


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Eh oui, voilà un Hitch, en costumes, au scénar sans doute un peu moins trépidant que ses plus grands thrillers mais avec un soin particulier, comme le soulignait mon camarade, aux scènes pleines comme un œuf, aux plans-séquences alambiqués, fassbindériens oserais-je même, tant la caméra virevolte subtilement au cours de la scène - des scènes mettant forcément en avant les acteurs, qu'ils se montrent perfides (la servante Milly, quelle poison !) ou qu'ils confessent le secret de leur vie (Bergman, troisième fois citée cette semaine en ces colonnes, hip hip hip !). On sent en effet tout le soin apporté par Bouddha à ces scènes exténuantes dans la longueur mais qui permettent aux acteurs de monter en puissance et de faire monter la tension. Un film tout en retenue (comme les apparitions du maestro) mais qui donne indéniablement du poids aux acteurs et à leurs tirades. De même, on peut apprécier dans cet opus, l'usage toujours intelligent d'objets quelconques en apparence, qu'il s'agisse d'un collier de rubis (que Cotten veut offrir à Bergman mais qu'il finit par remiser par devers lui dans sa poche suite aux réflexions d'Adare : un collier qui exprime toute sa bonne volonté et qui symbolise aussi toute sa frustration) ou de ce verre de poison (on adore les verres suspicieux chez Hitch, des verres qui envahissent l'écran comme si c'étaient des montgolfières) qui renferme toute la décadence de la pauvre Ingrid manipulée par sa servante. (Et le chapeau en forme de coeur sur la tronche de Bergman, on en parle ou pas ? Euh non, je préfère pas, merci)

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Peu d'action, pas de course poursuite, tout le récit se concentrant non point sur une personne en danger mais sur un amour attaqué de toute part : la relation entre Cotten et Bergman est menacée de l'intérieur (Cotten, pataud, passif, ne sait plus comment sauver cette relation larvée) et de l'extérieur (l'amour de la servante pour Cotten, celui d'Adare pour Bergman ou encore le mépris de la haute société pour ce couple "anormal" (un ancien convict, palefrenier, avec une dame de la haute : proprement insoutenable)). On ne donne forcément pas cher de cette liaison qui s'effiloche par tous les bouts et ce d’autant que Cotten, avec ses trois balais dans le cul, n’a pas l’air commode et la chtite alcoolisée malgré elle semble bien fébrile ; il faudra un sacré courage pour les deux individus et un petit coup de pouce du destin (ce gland d'Adare pas si bêta que cela, au final) pour que cet amour échappe au gibet, à la mise à mort. C'est un sujet forcément aussi thrilleresque qu'un autre, aussi émouvant en soi mais qui frustrera forcément les fans de coups d'éclat - un film en costume très joliment enrobé mais un petit peu lancinant, c'est vrai ; toutefois, comme mon camarade, j'ai tellement été touché par ces plans-séquences somptueux que cela fait forcément passer plus facilement la pilule. Capricorne, c'est jamais fini. (Shang 12/10/20)

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