bouc2Pendant que certains, pour Noël, se tapent des films sur les fantasmes sexuels inassouvis (voir le joli texte de mon collègue sur Peeping Tom), d'autres se tapent des Fassbinder. C'est pas exactement Sissi Impératrice...

Autant le dire : Le Bouc a peu de lien de parenté avec Winnie l'Ourson. Austère, d'une tristesse sidérante, froid comme la mort, il serait plutôt à ranger du côté des "films de l'Est fauché". Une bande de vitelloni (mais pas les mêmes que chez Fellini, on est en Allemagne en 1969) s'ennuie ferme en attendant rien. Ils rêvent vaguement de fric improbable, gagné éventuellement en prostituant leur copine (ce que certaines font très bien toutes seules) ou en braquant des distributeurs automatiques, et en attendant ils se retrouvent dans le cour de leur immeuble, muets comme des carpes, figés comme des statues, et de temps en temps se filent des baffes sonores. L'arrivée dans le quartier d'un immigré grec (joué en finesse par Rainer himself) va enfin leur amener un peu d'occupation : lui faire sa fête (pour les garçons) ou en tomber amoureuse (pour la belle Hanna Schygulla).

Pendant la première demie-heure, quand on ne comprend pas encore exactement où RWF veut en venir, onbouc3 s'ennuie un peu, en miroir de ces jeunes gens fatigués de vivre. Le rythme imposé, très lent, immobile, fait son effet, mais on est un peu agacé par le procédé : on a compris que Fassbinder voulait nous imposer la tristesse allanguie des banlieues grises, et on attend qu'il passe enfin à son vrai sujet. Et puis, n'ayant rien d'autre à faire, on se met à regarder comment c'est fait, ce qui tient le film. Et il faut bien reconnaître que, pour son deuxième film, le gars est déjà en pleine possession de ses moyens. Chaque séquence ne dure que quelques secondes ; c'est souvent juste un regard, ou une phrase, ou un plan sans mouvement sur un groupe qui attend ; c'est proche de l'impressionnisme, si vous voulez, mais dans une réalité sociale très concrète, dépoétisée complétement. De nombreuses scènes sont filmées devant un mur totalement blanc, ou devant un décor minimaliste toujours cadré au même angle, ce qui ajoute au côté figé et froid de l'ensemble (la scène la plus glaciale montre un couple nu qui se serre dans les bras devant un mur blanc, jusqu'à ce que la main de la femme retombe inerte, sans passion). Enfin, la récurrence d'un travelling arrière sur un couple (toujours différent) qui se promène dans la cour de l'immeuble, accompagné d'une musique répétitive et très en sourdine, rythme les séquences du film et déréalise le tout. Bref, Fassbinder oscille entre la chronique quasi-documentaire d'une jeunesse désoeuvrée, et la poétisation froide du monde ; entre réalité brutale et rêve non moins insupportable.

bouc1Une fois son (trop) long préambule planté, le gars fait entrer son immigré, et on comprend enfin de quoi il va être question. Assez proche de Tous les Autres s'appellent Ali, Le Bouc aborde lui aussi de façon "psychologique" le sujet de "l'autre". L'étranger n'existe pas pour amener un côté politique ou polémiste au film. Un peu comme dans Théorème de Pasolini, il va être le révélateur des pulsions de chaque personnage (de la douceur de Schygulla à l'homosexualité tarifée de son ami, de la violence du looser à la jalousie). Nulle trace de revendication anti-raciste dans ce film, tel n'est pas le sujet (il le sera parfois maladroitement dans Ali). Le sujet, c'est : comment l'autre amène une communauté à se révéler à elle-même, aussi bien du point de vue de son corps social (le groupe) que dans ses individualités. Dans l'Allemagne de 69, c'est couillu. Du coup, le sujet devenant de plus en plus lisible, on raccroche ensemble les morceaux de plans épars du début, et le film se dévoile doucement, et devient très intéressant. On applaudit devant les audaces de cadres, devant l'absence de concession sur les rythmes, voire devant l'humour, qui fait quoiqu'on en dise de fréquentes apparitions (c'est pas Jean Roucas, hein, c'est plus un humour à la Polanski des débuts, disons). Bref, Le Bouc n'est pas tout à fait un film familial pour toute la famille, il faut être en forme ; mais si on l'est, c'est un magnifique et courageux portrait de génération. Respects.

Fassbinder ist in there