Après le calamiteux Jungle Fever de Spike Lee, qui traite à peu près du même sujet, c'est un bonheur de voir ce film intelligent et audacieux. Fassbinder ne fait pas dans la facilité, puisqu'il met en scène les amours réprouvés entre une dame vieillissante et un marocain de 20 ans de moins qu'elle dans l'Allemagne des années 70. Autant dire que la famille, les voisines et les connaissances de la dame voient ça d'un mauvais oeil.

emmiali

Il faut dire que la première heure est assez attendue : on a droit à ce qu'on attend, à savoir les commerçants qui refusent de servir le couple, l'hostilité des enfants d'Emmi, le regard gêné des voisins, la jalousie des femmes, etc. Au niveau du scénario et des dialogues, on est dans un film qui a quand même pas mal vieilli. Par contre, Fassbinder dope ces platitudes par des idées de mise en scène qui relèvent la barre bien haut. Les personnages sont sans arrêt cadrés dans des interstices (ouvertures de portes surtout, mais aussi coins de miroir; et aussi ces plans très jolis avec des corps qui prennent les 3/4 de l'écran, en flou, pour faire la mise au point sur le sujet principal dans un tout petit coin de l'image), ce qui augmente leur isolement et leur solitude. Le mutisme d'Ali, la quotidienneté des dialogues, ancrent le film dans un rythme urbain assez contemporain et qui fonctionne parfaitement. Et puis il y a ces brêves apparitions d'Histoire qui font mouche en même temps que froid dans le dos : Fassbinder n'oublie pas qu'il est allemand, et que l'Allemagne ce fut aussi Hitler. En ce sens, la magnifique scène où le couple va dîner dans le restaurant où Hitler venait dîner est la plus sensée du film. Là se jouent des choses puissantes, là se dit un discours pertinent sur le racisme historique, sur la difficulté d'évoluer dans un pays rongé par son passé ; tout ça simplement et subtilement, grâce à la mise en scène distanciée et au jeu d'acteurs "innocent" utilisé.

ali

La dernière demie-heure remplit toutes ses promesses, grâce à une vraie prise de risque scénaristique. Après une période d'amour parfait entre les deux personnages, les atavismes refont surface : la dame retourne à son trivial quotidien et rejette en toute quiétude une Yougoslave nouvellement débarquée dans son travail ; Ali retourne aux femmes faciles, au couscous et aux jeux d'argent. On dirait que les personnages se sentent obligés d'obéir aux clichés qu'on attend d'eux. Petit à petit, l'écart se creuse, le drame se noue par des bassesses médiocres. On est vraiment dans le gris fassbinderien, dirais-je. La mise en scène se radicalise, le gars enferme de plus en plus ses pantins, les portes se referment un peu plus, je vous raconte pas comme c'est déprimant. Il y a quelques plans de solitude qui font crier de désespoir, comme ce cadrage sur Ali, seul dans une chambre de blonde facile (superbe personnage aux grandes cernes, femme fatiguée de la vie), les mains entre les genoux, la tête basse, pris entre deux murs sombres. Fassbinder fait doucement et mathématiquement bouger sa caméra pour filmer deux êtres qui se rapprochent pour mieux s'éloigner, ou bien il monte serré les mêmes deux êtres qui se jettent des regards gênés dans un silence glacial. Tous les Autres s'appellent Ali devient alors un magnifique portrait acide de "la vie à deux", et un constat tragique : l'égalité et la fraternité, l'amour et l'ouverture d'esprit, tout ça n'existe pas dans le cadre du monde tel qu'il est. Brrrr.

Fassbinder ist in there