livre_l_1_Nancy Huston est une fervente admiratrice de Gary qui ne s'en laisse pas conter avec le personnage, qui reste sans concession pour ses faiblesses, n'hésitant pas à régler quelque compte avec la légende. Dès l'introduction, elle s'amuse à relever les multiples contradictions de cet homme aux multiples facettes, de cet artiste aux dons multiples, qui semble avoir passé sa vie à se cacher derrière des masques, pour ne pas dire des pseudos: "Etant donné que la vie est grotesque, tu prends la décision de passer ta vie dans la théâtralité". Nancy Huston insiste sur toute la roublardise du personnage, hanté par le personnage de sa mère, hanté par ses origines russo-juives, autant de thèmes qu'il traitera avec un ironisme exacerbé, comme s'il voulait se détacher de ce qui pouvait le définir, comme s'il voulait prendre ses distances avec ses racines pour devenir un autre.

"Solitaire, solidaire" disait Camus, c'est encore ce qui semble le mieux pouvoir définir cet homme qui voulait "embrasser" l'humanité tout en ayant du mal à communiquer directement avec les individus - les citations de Nancy Huston sont en cela très bien choisies, comme ce passage des Enchanteurs, l'un de ses romans les plus follement vivants: "Qui donc a envie de se trouver dans un lit avec un être humain? Lorsque j'étais jeune et que "l'être humain" se révélait ainsi dans mes draps, se mettait à penser à haute voix et essayait même de communiquer avec moi, il me suffisait de lui clore les lèvres par un baiser et de le serrer à nouveau dans mes bras pour que "l'être humain" disparaisse et que l'on se retrouve entre amants." L'auteur relativement objectif de ce livre dresse un portrait rapide de chacune de ses oeuvres, en insistant à la fois sur les multiples redites, sur le manque de construction (aimait pas trop se relire le Romain) mais également sur cette façon d'alterner oeuvre de fiction pure et oeuvre plus ancrée dans le réel, comme pour chercher à nuancer, à contre-balancer, à trouver un contre-point, aucune "vérité" n'étant définitive: "Chaque illusion réussie est suivie d'une dénonciation sarcastique de l'illusionnisme: de peur, peut-être, qu'on ne s'y oublie, et qu'en s'identifiant trop avidement aux personnages imaginaires, on ne tourne le dos au réel". Personnage hautement complexe s'il en est, Gary apparaît parfois comme la première victime de ses illusions: à force de vouloir échapper à son image, il n'a de cesse de chercher à se dissimuler derrière ses inventions; l'affaire Emile Ajar résume parfaitement sa volonté de devenir un personnage de Roma(i)n.

Cependant, malgré tous ses "défauts" et ses emportements, son oeuvre, reconnaît-elle, reste celle d'un homme qui garde la foi en la personne humaine: cette dernière citation, provenant d'une interview que Gary a donné au moment de la parution de son ultime roman -Les Cerfs-Volants-, résume parfaitement la grandeur de ce personnage haut en couleur: "Je n'arrive pas toujours à appliquer à ma vie les préceptes de mes livres, mais tout ce livre est l'histoire de gens qui ne savent pas désespérer."