18370475Bon, j'avais prévenu que pour moi, il y avait plusieurs plus grands films de tous les temps : Gerry en fait indéniablement partie, c'est une des pierres angulaires de mon éducation cinéphilique, le film qu'on attend longtemps et qui vous arrive pour vous faire repartir du bon pied.

Je ne trouve aucun défaut à ce bijou : c'est certes un film ultra-conceptuel, très arty, qui tente des choses absolument audacieuses et courageuses. Mais c'est surtout un chef-d'oeuvre de maîtrise formelle. Gus Van Sant, avec Psycho par exemple, avait réussi parfaitement à trouver un équilibre entre cinéma populaire et art contemporain ; ici, il pousse le principe à son maximum. Soit donc deux "stars" (Damon et Affleck, sublimissimes) et un paysage ; mettez les deux premiers au milieu du dernier, relisez Beckett, faites confiance à la durée d'un plan, à la puissance d'un cadrage, à la simple beauté des choses, et filmez. Pendant 1h45, on assiste à la marche forcée des deux personnages dans ce paysage varié bien que toujours désertique. Le rythme sidérant de l'ensemble, qui montre encore une fois l'incroyable génie musical de Vanp2 Sant, s'installe petit à petit. L'hypnose monte doucement, les plans s'allongent, la caméra laisse filer au-delà du supportable... Par de très lents travellings, par des séquences en plans fixes qui vont au bout de la bobine, le film donne à voir un désarroi de plus en plus présent entre les deux personnages, et donne à voir des paysages changeants et étrangement mélancoliques (les fameux ciels pleins de nuages, les montagnes déchirées, les sols quasi-glaciaires). Il ne se passe rien d'autre que ça, les dialogues sont réduits à la portion congrue, le jeu des acteurs est quasi-inexistant : gerryc'est bien de désincarnation qu'il s'agit, et Van Sant saisit parfaitement cette absence progressive des deux gars dans un paysage qui les dépasse. Petit à petit, ils sont bouffés par l'environnement, jusqu'à devenir deux points noirs sur une surface blanche, comme deux caractères d'imprimerie, comme si les tableaux de Rothko étaient habités. La discrète musique d'Arvo Pärt accompagne cette disparition progressive. On reste sidéré devant les audaces de tempo, de cadres et de montage. Les plans sont magnifiques, beaux à se damner, et en même temps glaçants, désespérés, morbides. Van Sant semble tout simplement avoir trouvé le rythme de la mort. Résolument en dehors de tout canon esthétique, Gerry a autant sa place dans un musée que dans une salle de ciné. Van Sant est bien, avec Lynch et Weerasethakul (sorry), le cinéaste le plus expérimental d'aujourd'hui.