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Je ne me lasserai jamais de revoir ce fleuron du cinéma muet qu'est Sunrise. C'est non seulement mon Murnau préféré (il se tire la bourre avec Tabou, mais tout juste), mais c'est un des plus grands films des débuts du cinéma. Toute la grammaire du cinéma y est déjà : profondeur de champs, gros plans, transparence, travellings de folie, surimpressions, fondus... Dans ce film, Murnau fait vraiment la preuve que c'est lui le grand inventeur du cinéma, point barre.

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Alors, certes le film est assez cul-bénit, très moraliste : il exalte les vertus du mariage contre les tentations de la ville et de la passion. Les liens matrimoniaux, représentés par une blonde diaphane qui ferait passer Calimero pour un skinhead, font pourtant, au final, pâle figure face à la vénéneuse brune longue et fourbe, qui fume des clopes et prend des poses à la Rita Hayworth, et représente donc la Tentation. Mais bon, on est en 1927, on ne va pas demander à Murnau de faire un éloge de l'échangisme. Le film est une pure merveille, et puis c'est tout. Murnau fait s'alterner d'un côté un univers très épuré, dans lequel on reconnaît quelques peintres classiques (à mon avis, Raphaël et Millais entre autres, mais je veux pas me mouiller), très lent, une campagne apaisée et "pabstienne" ; et de l'autre côté la fureur épileptique de la ville, la danse, la foule, les jeux, la légèreté (on assiste à une course de petit cochon qui vaut son pesant de boudin noir). Les deux parties sont pareillement fascinantes, l'une pour la grande rigueur des rythmes et le jeu impressionnant des comédiens, l'autre pour le délire barroque et le déploiement de moyens (il y a un paquet de fric là-dedans, ça éclate dans tous les plans). Que ce soit dans un simple geste (environ 8 minutes pour toucher une joue, c'est quasi-japonais) ou dans une danse endiablée, Murnau impressionne sans arrêt. C'est vraiment un maître, les enfants : il y a une idée/seconde, avec pour moi la Palme d'or pour ce plan (sur la photo) où un homme en proie aux affres de la tentation sexuelle se fait littéralement encercler par des fantasmes de femmes en surimpression. On reconnaît avec émotion quelques récurrences expressionnistes (notamment dans le décor tout en ombres aigües de la cabane du héros) qui prouvent que malgré son exil hollywoodien, Murnau reste bien un Allemand. On est touché par les personnages, par l'action et par le feu d'artifice d'invention qui jaillit de chaque plan. L'émotion est très forte. "Le plus beau film de l'histoire du cinéma", a dit Truffaut. Bien joué, François.

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