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Il y aurait une thèse à écrire sur Munich de Steven Spielberg. D’ailleurs… allons-y, retournons sur les bancs de la fac :

1) Thèse : le fond. Il paraît que « le travelling est une affaire de morale ». C’est du moins ce que dit JLG, et je suis pas loin de penser que le cinéma se résume à cette sentence. Le problème, c’est qu’on n’a pas dû traduire cette pensée en anglais, ce qui est bien dommage, car ça nous aurait évité bien des erreurs dans Schindler’s List, Saving Private Ryan ou Amistad. Et dans le scénar de Munich. On sait que Steven n’est pas très fan de la subtilité. On ne peut pas s’attendre de la part du réalisateur de Empire of the Sun à un plaidoyer pour la couleur grise. Il n’empêche que Munich manque sérieusement d’objectivité. Alors d’accord, il y a un réel effort cette fois-ci : les deux camps ont leurs raisons, ou aucun n’a de raison, et en fin de compte la guerre et les morts nettoient les ardoises. Mais ce qu’on voit, c’est que les « gentils » (Israëliens) sont tous de braves types (un bricolo dépassé par les évènements, un beau mec triste, un vieux qu’on dirait sorti d’un film de Scorsese), alors que les « méchants » (Palestiniens) sont privés de parole et uniquement guidés par leur soif de violence et de légitimité politique. C’est un peu court comme vision de l’Histoire, quand même. Bon, je suis d’accord, les personnages sont un peu plus épais que ça, mais il y a un parti pris très gênant à la base, jusqu’à ce plan final sur les tours du WTC encore debout. Pas tout confondre, Steve.

D’autre part : qui peut prévenir Steven qu’il n’y a pas que deux langues parlées sur la Terre : l’anglais et l’arabe ? Il existe d’autres sombres dialectes, oh certes en voie de disparition, qui s’appellent le français, le hollandais, l’allemand, etc. Le bougre décide de tourner dans plein de pays, très bien, mais ce manque de courage total face aux exigences commerciales (sous-titrer un film, pour un producteur yankee, ce serait comme enlever un zéro au chèque final) attriste (surtout quand on pense au courage que Spielberg avait montré dans le traitement des langues dans Close Encounters of the Third Kind, il y a bien longtemps certes). Encore plus gênant, on compense cette lâcheté en donnant à tous les personnages un accent improbable et ridicule (je pense que c’est Jean Roucas qui a fait toutes les voix françaises). Voilà qui ressemble bien aux Américains.

Et puis je trouve vraiment gavant, mais gavant, cette fascination pour la violence. On pense d’abord que Spielberg évite le piège, la première scène étant un modèle de subtilité scénaristique, où le contre-champ fait figure de décence. Malheureusement, promesse non tenue : avec trois flash-back aussi puants que la gueule de Proutouie quand il a vomi toute la nuit, Spielberg ruine cette expérience. Sur une musique que le brave homme prend pour de la musique arabe, et qui n’est qu’une pâle copie de folklore à la sauce américaine, rien ne nous est épargné des trous dans la peau, des têtes qui explosent, des égorgements, etc. Chez Tarantino, c’est du style parce que c’est le sujet même de ses films ; chez Ferrara, c’est de la mystique ; chez Peckinpah, c’est une affaire de "morale" ; chez Spielberg, c’est juste dégueulasse. Le sumum est atteint avec le troisième flash-back, un montage parallèle entre une scène de baise et le point culminant de la prise d’otages à Munich, et là on croit rêver. Il n’avait pas fait pire depuis la scène de la douche dans Schindler’s List. On croyait que Spielberg s’était calmé au vu de LA scène la plus belle de War of the Worlds (une petite fille qui regarde des cadavres passer sur un fleuve), ben non. Si Spielberg a depuis quelques temps réfléchi un peu mieux sur le sens d’un oeil, sur ce qu’il faut montrer et cacher, sur la morale du regard, il ruine en une scène tous nos espoirs. Juste une belle idée pour le rattraper in extremis : on tue une femme, qui s’affale, nue, peignoir ouvert. Le tueur veut refermer le peignoir, et son collègue le rouvre. Voilà une belle idée sur la représentation de la violence. Une seule idée, malheureusement. Bref, le regard s’affine, mais il faut encore un bon réglage de lunettes.

Donc : pour ce qui est du fond, un film douteux… Mais …

2) Antithèse : la forme. Bon, ok, acceptons que le conflit israëlo-palestinien soit un western. Et pourquoi pas après tout ? Il y a autant de raisons de faire de ce conflit un divertissement que pour Sturges de faire la même chose avec le massacre des Indiens par les blancs. Pourquoi faire deux poids deux mesures en fonction de ce qu’on estime être l’Histoire ? Acceptons, donc, oublions la morale. Alors, on peut affirmer une chose : Munich est un chef-d’œuvre formel, une totale réussite de mise en scène. Le plus étonnant d’abord, c’est la direction d’acteurs. Pourtant, on parierait pas 3 zlotys sur cette distribution, aussi éclectique qu’un film de Ruiz. Lelouch lui-même n’aurait pas osé. Et pourtant, le fait est que ça marche totalement. Tous les acteurs sont absolument impeccables, subtils, drôles, profonds. Une homogénéité qui tient du miracle, alors que tous les « styles » de cinéma sont convoqués (des allusions au « nouveau cinéma français », à Coppola, au cinéma engagé italien, à la Nouvelle Vague, au film d’action, etc.)

D'autre part, je n’ai lu dans aucune critique le fait que visuellement, ce film est presque à l’opposé de ce que fait Spielberg d’habitude. On a pourtant du mal à croire que le type qui a fait Jurassic Park puisse arriver à une telle chose. Un truc joli surtout : Steven essaye de trouver un monde visuel différent pour chaque pays traversé. Alors d’accord, pour lui, Paris c’est la Tour Eiffel et Edith Piaf (il avait déjà fait le coup dans Catch me if you can, je crois, mais en moins drôle) ; la Hollande c’est les canaux et les tulipes ; la Grèce les hôtels sordides et les patrons verreux, etc. On entend même la phrase : « Entre Français et Juifs, ça va marchander à mort » (traduction personnelle), qui a dû arracher la gueule à Amalric. Mais, d’une part, Hitchcock a fait pareil, dans sa tentative d’utiliser les clichés formels d’un pays pour faire avancer son histoire (les chocolats suisses, les moulins hollandais, le "duel à la française") ; d’autre part, cette naïveté assumée est compensée par une lumière ex-tra-or-di-naire, différente pour chaque lieu, mais avec une constante, la surexposition (les personnages sont très souvent flous, les ciels n’existent pas). Les ambiances sont absolument crédibles, reconstituées avec un souci du détail visuel incroyable. Tout, costumes (il a ressorti le chapeau de Hanks dans Catch me !), décors, rythme général, contribue à nous emmener là où il le veut, et à nous trimballer dans son histoire sans que jamais ça « fasse cinéma". Pour un cinéaste à 1000% hollywoodien, chapeau bas.

Et puis, bon, quoi, c’est Spielberg, merde, un des plus grands metteurs en scène vivants. Alors il faut le clamer : on regarde ce film bouche bée pendant 2h30, peut-être même en bavant légèrement. Même pas eu envie de pisser, moi… Personne ne sait mener une scène d’action comme ça, personne ne connaît le rythme interne d’une scène qui va scotcher le spectateur comme Spielberg. Jamais une scène n’est faible à ce niveau, tout est au taquet, parfaitement maîtrisé. Le moindre petit bout de commencement de début d’idée est pensé, transcendé, transformé en spectacle.

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Formellement, donc, Spielberg est encore une fois le maître.

…AINSI…

3) Synthèse : les 5 derniers Spielberg sont intrigants, dérangeants, discutables, nécessaires. Donc à voir, revoir, et faire passer.   (Gols - 23/02/06)


Bon c'est vrai que depuis Duel, Spielberg m'a jamais vraiment passionné mais c'est un peu pour entendre crier mon comparse qui se trouve à quelques kilomètres de là.

Sur le fond et les critiques négatives, je suis assez solidaire avec lui (marre d'entendre de l'americaaaan pendant 2h30, une légère empathie pour chacun de ses personnages, certes, mais pas non plus de réelle profondeur historico-politico-philosophico-hélico). Sur la forme je serais un peu plus vachard (une lumière particulière pour chaque endroit? FAUT QUE JE CHANGE MES LENTILLES ALORS...), d'autant que plusieurs passages m'ont fait grincer des dents (l'enchaînement du mur taché de sang avec un joli coucher de soleil rouge-orangé, ouahhh, la scène au suspense affreux et putassier de la petite fille qui répond au téléphone (j'aurais bien rajouté un dinosaure dans les toilettes, moi, pour mettre encore plus de tension), ces flash-back en effet vraiment ridicules, l'assassinat à la pompe à vélo (c'est pour rire? un jeu de mot sur fusil à pompe, peut-être...).

Au niveau de la direction d'acteurs par exemple, en effet, chapeau bas, casting hétéroclite mafheryrj52h_1_ais péchu -Kassovitz devrait définitivement arrêter de réaliser de mauvais films et plus se consacrer à sa carrière d'acteur (il est toujours prodigieux, à mes yeux). Bien aimé aussi la crise de paranoïa du héros principal: même si Spielberg y va un peu à la louche, il y a quelque chose dans ses espions espionnés qui s'espionnent qui vaudrait la peine d'être creusé... 2h30 un peu longuette tout de même, au final, certes plus spectaculaire (tout comme Mission Impossible III, d'ailleurs, avouons-le) et plus tendu qu'un slip de Rohmer mais pas de quoi non plus marquer éternellement les esprits. Cela dit, en toute franchise, je pense pas faire mieux...   (Shang - 10/05/06)