profession16_1_1Un film où il fait bon se perdre pendant 2 heures, jusqu'au plan-séquence final de toute beauté... Enigmatique... oui... mais comme dirait mon ami Bibice "Et la vie, elle est comment, hein?... bon!".

David Locke (Jack Nicholson dans sûrement l'un de ses plus grands rôles) en a ras le bol de sa vie de reporter, frustré par les gens qu'il rencontre, les infos qu'il glane après 12 h de marche dans le désert et quand son 4x4 s'enlise il lâche un cri de désespoir ("Mais y a personne là-haut, y a personne..." comme dirait le Gégé dans Jean de Florette) auquel dans un joli panoramique lui répond le silence du dposter2_20michelangelo_20antonioni_20professione_20reporter_20passenger_20dvd_20review_20_1_ésert.

A son retour à l'hôtel, il se rend compte qu'un mystérieux compagnon de voyage ici pour business est mort, il décide sur un coup de tête de prendre son identité et de se lancer dans cette nouvelle vie... de trafiquant d'armes. Les premiers moments excitants passés à livrer des armes aux rebelles et à empocher l'argent, il se retrouve rapidement traqué (aussi bien par des membres du gouvernement du pays africain où il trafique que par son ex-femme qui cherche à contacter la dernière personne l'ayant vu vivant). Au hasard d'une rencontre, une jeune personne l'accompagnera au gré des routes espagnoles et s'il trouve quelques secondes fugaces de plaisir auprès d'elle, sa fuite en avant semble le perdre de plus en plus...

C'est du Antonioni... sublime dans la forme (le plan-séquence du début où David est filmé à la fois au "présent" et en "flash-back" est magnifique, comme toutes les scènes au début dans le désert qui illustrent son enlisement, moral et physique), dans l'agencement de l'histoire (si celle-ci, après tout, n'est pas l'essentiel, la façon dont certains éléments nous sont donnés peu à peu est du grand art)  et... ouais super lent, c'est pas Badlands, c'est encore plus becketien... En deux heures le personnage de Nicholson semble se dissoudre peu à peu et nous avec...

Si Antonioni ne s'attarde pas vraiment à nous donner certaines clés, à chacun de bien vouloir suivre la trace des personnages... Putain, décidément, rien est simple.   (Shang - 27/04/06)


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"Rien" est simple, effectivement, même faussement. Antonioni nous sert là une épure, un film lent et profond dont on sent bien qu'il faut faire un effort pour en extraire le sens. Diablement en forme aujourd'hui, je me penche donc sur la chose, fais l'effort nécessaire et ressors ébloui par ce film beckettien, aussi satisfaisant dans la forme (virtuose) que dans le fond (abyssal). Parce que, comme le disait mon tout jeune camarade à l'époque, le film est simple, racontant son histoire sans esbroufe. Un homme lassé de sa vie change d'identité, en jouit deux minutes puis retombe dans l'ennui. Antonioni écrase son petit personnage sans qualité dans des paysages anonymes, jamais le but visé n'est atteint, jamais la moindre source de légèreté ou de bonheur ne jaillit des tribulations sans sens de notre gars, et il se retrouve à la fin du film dans un hôtel anonyme abandonné au milieu de nulle part, traqué et assez indifférent à cette traque, aussi morose qu'au début. Dès la première partie, le cinéaste enferme Nicholson dans des travellings monstrueux, la plupart du temps ne débouchant sur rien : c'est comme si la caméra était aussi lasse que son personnage, comme si la mise en scène était une projection du désespoir tranquille de cet homme. Il cherche en Afrique un spot hypothétique, et ne l'atteindra jamais, faute de guide honnête pour l'y conduire, ou harcelé par des "ennemis" vus de loin ou par des pannes de voiture. La colère qu'il exprime quand sa bagnole s'enlise dans le sable lui est renvoyée en pleine gueule par ce paysage anonyme et désolé. Ensuite, il connaît une sorte de climax quand il change son identité avec celle de ce marchand d'armes louche : enfin de l'aventure, enfin de l'action. Mais très vite, il retombe dans la morne suite de jours toujours les mêmes. Il n'y a que cette scène dans un téléphérique, où Nicholson étend les bras au-dessus de la mer, enfin un peu exalté, qui peut doner l'impression que sous l'indifférence de cet homme se cache peut-être un rêve d'évasion. Mais seule Maria Schneider apporte un peu de vie au film. Et encore, c'est ma réserve, c'est une erreur de casting : elle est jolie et légère, certes, mais sa présence hommasse (elle se déplace comme un cow-boy) et son manque d'expressivité desservent le film.

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Dès lors, le film ne sera qu'une longue fuite en avant, qui ne pourra se conclure que par la mort, elle-même d'ailleurs filmée sans affect, très lentement.Poursuivi par la police, par des tueurs, et même par sa femme, Locke-Robertson s'empêtre dans des coups de théâtre montrés toujours très platement, malgré le clinquant de la mise en scène, la grande géométrie glaciale des plans, cette volonté de toujours étouffer le personnage au sein du paysage (qu'on peut appeler cosmos aussi). Les moments de bravoure stylistiques ne manquent pas, déjà relevés par Shang ; mais il est vrai que ce dernier plan, très long, est un coup de maître, insérant la mort du personnage dans une suite de cadres descriptifs et froids, la faisant passer comme un évènement parmi d'autres : la traversée du cadre par une voiture, ou les déambulations de Schneider sont aussi importantes que la mort du personnage, qui semble s'éteindre sans raison, juste parce qu'il est arrivé au bout de son ennui. "Je ne l'ai jamais connu", dira sa femme à la fin : on ne saurait mieux dire. On a traversé deux heures avec un personnage sans caractère, sans envie, sans motivation. Le fait qu'Antonioni arrive à rendre ce périple passionnant est sûrement la plus grande qualité du film.   (Gols -22/12/17)