Si Beckett avait réalisé un road-movie (je sais qu'il l'a fait, c'est juste une formule), ça aurait sûrementballade2 donné quelque chose comme Badlands. Ce qui est absolument hallucinant dans ce film, c'est en effet la déshumanisation complète des personnages et des actions qu'ils commettent (assez mauvaises actions, puisqu'elles consistent à tuer des gens au fusil de chasse).

A 11000 verstes du Bonnie and Clyde de Penn (remercié au générique d'ailleurs, tiens), on n'a pas droit ici à une ballade romantique placée sous le signe de l'amûûûûr fou, mais à une errance froide, au milieu d'un sol américain privé de toutes ses aspérités, plat comme l'arrière-pays de Moulins. Et c'est curieusement ce style sans affect, cette distanciation, qui fait qu'on adhère si bien aux personnages, qu'on en vient à éprouver une empathie assez troublante pour leurs faits et gestes. Bien avant Gus Van Sant, Malick avait compris qu'un bon personnage doit être comme un écran blanc sur lequel le public éprouvera plus de facilité à projeter ses fantasmes. Le jeu des deux tueurs est en ce sens sublimissime : Sissy Spacek est comme toujours géniale, elle ne fait absolument rien, n'a aucune expression, et atteint bien sûr un summum de profondeur dans la pose des reballade1gards, les mouvements indicibles de bouche et de corps ; à l'opposé, Martin Sheen, en James Dean éboueur, est un personnage de chair et de sang, un mythe. La musique, elle aussi, défaite, en haillons, est un chef d'oeuvre. Pour ce qui est de la pure mise en scène, Malick, encore une fois, fait la preuve qu'il est bien LE gand cinéaste du vide : une grande partie du film se déroule dans un no man's land total, un paysage lunaire et splendide que la caméra filme en tant que tel, et qui acquiert une beauté toute... becketienne, je trouve pas d'autres mots. Il faudra attendre Gerry pour revoir une telle science du cadre et un tel amour du froid. Enfin, ce discours doucement instillé sur la place du mythe en Amérique et des modèles de la jeunesse (James Dean, Nat King Cole, les aviateurs, les cow-boys, les truands...) donne du fond au film, ce dont on ne se plaindra pas. Un grand moment de cinéma expérimental. Je pardonne définitivement à Malick The New World.