wrongman02The Wrong Man est un film mal-aimé d'Hitchcock, et le fait est qu'il fait tout pour ne pas se faire aimer. C'est l'histoire habituelle de l'innocent accusé, mais cette fois, on ne rigole plus. Hitch tente pour une fois, d'enlever tout côté spectaculaire à ce qu'il filme. Les faits sont là, froids, cliniques, filmés simplement comme ils sont. La scène centrale, notamment, une longue déambulation entre l'arrestation de Fonda et son emprisonnement, en passant par tous les détails qui font une mise en examen (les empreintes, l'identification, l'interrogatoire,...) est d'une rigueur proprement effroyable. On savait Bouddha attiré par le surréalisme ou le romantisme, on le découvre ici en plein hyper-réalisme.

Si Henry Fonda peine un peu à convaincre en père de famille, il est au-delà de toute éloge dans les parties "judiciaires" : d'une tristesse infinie, il porte sur ses épaules le poids du monde, la fatalité et l'absurdité sociale. Vera Miles, quant à elle, joue encore une fois les folles, et c'est la plus grande dans le genre. La musique d'Herrmann, désespérée, omniprésente, moderne, jazzy, sombre, est encore une fois un chef-d'œuvre de sensibilité et de compréhension. La photo, magistrale, rappelle l'impressionnisme, un impressionnisme moderneshadow_chase2, à la Brooks.

Hitch ne refoule plus ses peurs face à la machine judiciaire, face à la culpabilité latente de chaque être humain. Il affronte ses craintes en face, ce qui rend les gestes les plus "plats" (le chapelet que Fonda triture tout au long de son procès) importants et émouvants.

Il se pourrait bien, en fin de compte, que The Wrong Man soit le film le plus contemporain de Bouddha : quelque chose entre l'existentialisme et le nihilisme, très ancré dans la société. En tout cas, c'est certainement son film le plus triste, le plus désincarné, le plus lent, un film à part dans son œuvre, un film précieux et glaçant. (Gols 03/04/06)


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Petite chronique des débuts de Shangols par l'ami Gols très concentrée et efficace en soi. J'ai pour ainsi dire le même ressenti général devant ce film parent pauvre du suspense (comme si la fameuse annonce (en préambule par Hitch himself) qu'il s'agissait d'une "histoire vraie" empêchait d'en faire trop), assez minimaliste en soi dans les rebondissements (j'en compte un), mais qui transpire par tous les bords de désenchantement... Henry Ford (et ses grands yeux d'épagneul breton - avec lequel il partage aussi les mêmes tons de poil) est le père modèle : toujours à l'heure pour sa femme malgré un taff qui flirte avec la bamboche (animation jazzy de soirées... après, il joue de la contrebasse, pas de la guitouse électrique), toujours prêt à sacrifier dix minutes pour ses deux chiards envahissants, ou encore toujours partant pour perdre trente minutes en allant voir ses vieux à la vie aussi passionnante qu'une courge cuite... On peut faire confiance autant à Henry qu'à une Ford (si, si, c'est indiqué dans le journal, au début du film...). Et puis voilà patatras, tout s'écroule, une donzelle qui croît reconnaître un braqueur (puis deux, puis trois, puis quatre dans le bureau - femmes à lunettes, femmes à vue dans les socquettes), des flics qui, dès qu'ils ont un pauvre indice, tirent des conclusions à la con et notre Henry de mettre un doigt dans une machine judiciaire étouffante et aveugle. Hitch, dans ce film à l'ambiance pas jojo, fait son Bresson et se met à filmer des mains (menottées), des pompes usés (dans le panier à salade). Le regard de Ford, éteint quand il doit défiler devant des témoins (son défilé dans le magasin d'alcool : comme un végétarien qui devraient ouvrir les yeux dans un abattoir de porcs), devient de plus en plus vide à mesure qu'il s'enfonce dans ces prisons sordides...

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Il y aura tout de même, petit rayon de soleil, la solidarité de la part d'un proche parent qui paye sa caution... Mais rapidement, alors même qu'il tente de chercher des témoins (il était en vacances quand les magasins se sont fait braquer), la chappe de plomb retombe, la malédiction revient : les témoins sont morts et devant tant de contrariété, les bras de Ford tombent et sa femme de perdre pied. La tristesse suinte dès lors à chaque image ; il y avait la peur chez Ford d'être incarcéré, de perdre sa liberté, il y a aussi dorénavant la peur de voir sa femme enfermée dans un asile, de la voir perdre la raison. On ne peut point dire que sur l'occasion Hitch se fasse un plaisir de sortir les maracas... Comme le fabuleux avocat dégotté par la femme de Ford (quand elle avait encore toute sa tête) a l'air aussi doué et dynamique qu'un employé de la poste, on avoue qu'on finit par faire grise mine devant cette œuvre qui nous mène moralement, en bonne tradition du film noir, de Charybde en Scylla... Un sursaut, un miracle, est toujours possible mais cette fin vite expédiée a de toute façon bien du mal à nous faire oublier l'atmosphère générale si dépressive d'un tel film ; je rejoins également Gols dans cet aspect tristement moderne de ce film avec cette impression de déshumanisation totale dès lors que la machine policière et judiciaire est en marche : clamer sa bonne foi, sa morale irréprochable, son innocence a autant de résultat que de crier dans l'espace face à un alien - le processus de culpabilité est enclenchée, plus rien (et heureusement que les médias, alors, ne s'en mêlent pas encore...) ne semble pouvoir (sauf un miracle... pour le coup) l'arrêter. Film sobre, tristoune, un Hitch qui montre que (le temps de) l'innocence est, dans nos sociétés qui jugent à l'emporte-pièce, définitivement perdue. Aride et... angoissant. Grand petit film d'Hitch. (Shang 17/05/21)

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